Philippe Poutou et ses clips de campagne : homme politique ou cinéaste de talent ?

Pendant des décennies, d’illustres critiques de cinéma de renom ont débattu de la place de Kubrick, Tarkovski, Fellini ou David Lynch dans l’histoire du septième art. Pourtant, une question est restée étrangement absente de tous les colloques universitaires dignes de ce nom : Philippe Poutou, oui, l’homme politique, est-il, en réalité, le plus grand réalisateur vivant ?

À la lumière de ses deux courts-métrages M. Capital contre Philippe Poutou – Le Racisme et M. Capital contre Philippe Poutou – Le Sexisme, il apparait difficile de soutenir le contraire. Même si l’on peut détenir des opinions idéologiques divergents avec le réalisateur, il faut toujours séparer l’homme de l’artiste.

Alors certes, quelques mauvaises langues qualifieront les œuvres de M. Poutou de simples « clips de campagne ». Mais les plus cinéphiles d’entre nous ne s’y tromperont pas et y verront plutôt les deux premiers chapitres d’une fresque philosophique ambitieuse où s’entremêlent héroïsme, mythologie, cinéma expérimental et tout cela malgré un budget pour les effets spéciaux manifestement inférieur à celui alloué pour le barbecue végétarien des membres du NPA à la fin du tournage. Une prouesse technique suffisamment rare pour être notée.


Premier film : ébauche d’une mise en scène qui refuse les diktats hollywoodiens

Là où un James Cameron ou un Christopher Nolan exigent plusieurs centaines de millions de dollars pour raconter le ô combien subversif combat du Bien contre le Mal (les gentils VS les méchants) ou je ne sais quelle autre comptine sur le famoso pouvoir scientifique de l’amour, Philippe Poutou, lui, accomplit un travail scénaristique et de mise en scène bien supérieur avec une simple poignée de figurants, un marché municipal filmé en plein jour et un costume acheté chez Kiabi.

Cette économie de moyens n’est évidemment pas une contrainte budgétaire. C’est un choix artistique.

Hollywood nous a rendus esclaves du photoréalisme. Poutou, lui, ose revenir à l’essence du cinéma : pas d’acteurs professionnels, déjà bien trop embourgeoisés par l’exercice facile de leur métier, mais, à la place, de simples gens comme vous et moi qui se contentent de réciter des phrases face caméra, comme s’ils venaient tout juste de découvrir leur texte. Cela renforce l’impression de réalisme et transporte le spectateur en pleine tranche de vie quotidienne. Jugez-en par vous-même :

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Monsieur Capital : le méchant le plus charismatique depuis Dark Vador

Le premier métrage du réalisateur introduit un méchant qui fait toujours aujourd’hui office de référence dans l’univers du cinéma : Monsieur Capital.
Un pari osé quand on sait que le grand public rechigne parfois à s’intéresser à des antagonistes aussi complexes.

En effet, alors que la tendance chez les grands réalisateurs modernes est plutôt de brouiller les pistes en offrant des méchants nuancés, Philippe Poutou prend le contre-pied total et nous délivre le vilain le plus extrême et le plus caractéristique possible. Dans le cinéma de Poutou, il n’existe pas de demi-mesures. Le personnage s’appelle carrément… Monsieur Capital.

Impossible donc de se tromper quant aux motivations du grand méchant. Le personnage ne possède ni prénom, ni profession clairement définie, ni histoire personnelle. Il se contente d’être le Capital, il est l’incarnation de l’antéchrist pour le héros.

Son introduction est d’ailleurs un bijou de génie scénaristique : on le découvre errant au milieu d’un marché multiculturel en répétant inlassablement des slogans racistes dans un vide presque métaphysique. Personne ne lui répond. Personne ne semble même remarquer sa présence. Nous ne sommes plus dans le cinéma mais bien dans une dimension supérieure, hors des frontières du réel. M. Capital semble ici en pleine exploration de la solitude existentielle qui prend finalement fin lorsqu’une femme, sortie de nulle part et totalement sous le coup de la surprise (magnifiquement interprétée d’ailleurs), s’écrie soudain :

« Mais ? C’est un raciste ! » ci li raciste fachos

Puis, définitevement bien convaincue de ce qu’elle vient d’observer est réel :

« Y’a un raciste derrière là ! » ci li raciste fachos

Elle désigne ici l’ennemi, le pointant du doigt pour faire intervenir le héros afin qu’il vienne corriger au plus vite ce dit raciste. Elle sert donc d’élément déclencheur à l’intrigue principale. Ce personnage n’est pas une simple passante mais bien le Chœur antique, un personnage collectif qui, comme chez Sophocle, intervient uniquement pour expliquer au public ce qu’il est censé comprendre et qu’il n’avait probablement pas déjà compris de lui-même au premier visionnage. Une idée de génie.

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Philippe Poutou : incarnation du superhéros à la française

Marvel peut aller se rhabiller tant le réalisateur met ici une fessée au cinéma hollywoodien. Chez Superman, on vole et on annihile l’ennemi à coup de lasers, chez Thor, on fracasse l’ennemi à coup de marteau avant de balancer une blague de merde et, chez Philippe Poutou, on terrasse l’adversaire en lisant son programme.

Le duel final est d’une puissance rarement égalée dans le 7ème art. Face à son adversaire, Poutou ne donne ni coup de poing ni coup de pied. Il prononce simplement :

« Régularisation de tous les sans-papiers. »

Monsieur Capital vacille.

Puis vient :

« Liberté de circulation. » philippe poutou clip de campagne 2017

Voilà que M. Capital se tord d’une douleur indicible.

Puis enfin, le coup ultime qui sonne le glas du capital :

« Ouverture des frontières. » philippe poutou iron man

Cette fois, ses vêtements commencent même à disparaître pour une raison que le spectateur ne peut comprendre. Volonté claire de l’auteur de laisser une libre interprétation à son public.

Là où Michael Bay aurait utilisé des explosions, Philippe Poutou comprend qu’une proposition de loi correctement énoncée avec une diction approximative possède une puissance destructrice largement suffisante. Dans le milieu, on appelle ça la sobriété.


Le pantalon comme métaphore politique

La scène de nudité osée n’a pas connu la même réception critique selon le type de public. Le grand public peu éduqué au cinéma d’auteur n’y a vu qu’un simple effet spécial grotesque, se voulant choquer pour le simple plaisir de choquer, sans plus de réflexion. Mais les véritables esthètes, eux, comprennent immédiatement l’intention politique de l’auteur (car, rappelez-vous, « Tout est politique » comme le disent si bien les plus grands cerveaux de notre sociéter).

clip de campagne de philippe poutou contre M. Capital le racisme
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Ainsi, il apparait clair que chaque vêtement perdu par Monsieur Capital symbolise l’effondrement progressif des structures matérielles du néolibéralisme. En perdant sa veste, puis son pantalon, il abandonne couche après couche les oripeaux idéologiques de la domination bourgeoise.

À la fin, il ne lui reste qu’un caleçon. Autrement dit : la vérité nue. Là est le résultat final que Poutou souhaite exposer à son public : la simple recherche de la vérité.


Une direction d’acteurs tout en retenue

Mais surtout, il faut saluer le travail des comédiens. Monsieur Capital, notamment, livre une prestation bouleversante.

Sa manière de s’esclaffer « ÉGAUX ? » avec un mélange d’acting impossible à identifier entre douleur physique, constipation sévère et révélation mystique constitue probablement l’une des plus grandes performances françaises de ces vingt dernières années, et je reste mesuré.

clip de campagne philippe poutou 2017 contre M capital le raciste

Mais le véritable exploit revient à Philippe Poutou lui-même. Là où les acteurs hollywoodiens s’encombrent d’émotions, de nuances ou d’expressions faciales, Poutou choisit une approche plus minimaliste. Son visage reste presque impassible. Ne faisant qu’un usage minimal de la mobilité de ses lèvres, une prouesse de jeu d’acteur extrêmement difficile à réaliser. Cette décision artistique audacieuse est d’ailleurs un rappel fortement bien senti aux plus grands maîtres du cinéma contemplatif.

philippe poutou jeu d'acteur

Un jeu d’acteur qui ouvre les portes d’Hollywood au frenchie Philippe Poutou

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Le deuxième film confirme l’existence d’un véritable auteur derrière la caméra

C’est l’apanage des plus grands : les meilleurs réalisateurs explorent tout au long de leur carrière des thèmes récurrents.
Ainsi, Kubrick explore le pouvoir, Tarantino la vengeance. Poutou, lui, explore… les ressources humaines.

Poutou réitère et nous offre une fois de plus une palpitante aventure tragicomique dont lui seul a le secret. Cette fois, Monsieur Capital devient recruteur, pour le plus grand plaisir du spectateur.

On découvre immédiatement son incroyable polyvalence : après avoir incarné le racisme, il interprète désormais le sexisme avec la même élégance qu’un méchant de dessin animé Scooby Doo. En quelques minutes seulement, il enchaîne les remarques graveleuses, les discriminations salariales, les tentatives de drague douteuses, et… l’opposition à l’IVG apparemment, afin de remplir un Bingo parfait. Rien que ça. Une composition d’une subtilité remarquable.


Le réalisme social poussé à son paroxysme

Dans cette seconde œuvre majeure de la carrière de Poutou, le scénario atteint des sommets. Après avoir été victime d’un entretien d’embauche qui ressemble davantage à un sketch hommage à la grande époque des Inconnus, la candidate assomme Monsieur Capital d’une gifle anticapitaliste.

Et c’est… précisément à cet instant que Philippe Poutou apparaît. Tel le héros du peuple attiré par le bruit de la révolte sociale balbutiante. Il surgit ainsi sans porte qui s’ouvre, sans bruit, sans… explication.

L’arrivée du héros (attention, c’est subtil)

Le cinéma traditionnel aurait probablement perdu plusieurs minutes à justifier son arrivée, à inventer de toute pièce un background approximatif au héros, à justifier une classique histoire de vengeance comme on en a déjà connu des centaines. Philippe Poutou, lui, méprise ces conventions bourgeoises et les balaie d’un revers de la main en une seule prise qui est désormais un exemple à montrer dans toutes les écoles de cinéma.

Poutou est là. Il se suffit à lui-même.

Et la candidate, loin d’être surprise par cette matérialisation spontanée d’un candidat à l’élection présidentielle dans un bureau privé, s’exclame simplement :

« Wow, vous êtes Philippe Poutou ? »

Encore une fois, le naturel est confondant.

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Une romance inattendue

Le film se conclut par une proposition de restaurant entre la candidate et Philippe Poutou. Pendant quelques secondes, on croit assister à la naissance d’une romance dont seul les plus grands artistes romantiques français maîtrisent l’élaboration.

Mais c’était oublier Monsieur Capital.

Toujours allongé au sol après de longues minutes d’inconscience, il demande timidement s’il peut venir lui aussi. Un long silence s’ensuit, comme un refus implicite que le spectateur ne peut que partager. Philippe Poutou pose alors son pied sur la carcasse fumante et agonisante de M. Capital.

philippe poutou clip de campagne 2017 contre monsieur capital le sexisme

Le réalisateur nous offre ici un plan sublime. Une séquence contemplative, symbolisant la toute-puissance et la victoire totale du héros qui annihile le capitalisme et se permet même de s’arroger le love interest du méchant, le cuckifiant en bonne et due forme.
Certains y verront une humiliation gratuite ou un ego-trip total d’un Philippe Poutou au sommet de son art. Difficile à dire. Néanmoins, ce plan reste sujet à des débats passionnés pour tous les amateurs de cinéma.

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Verdict

Les mauvaises langues affirmeront que ces deux clips sont maladroits, caricaturaux, naïfs et produits avec les moyens techniques d’une association gauchiste de théâtre amateur et autres artistes de rue qui font des acrobaties pieds nus sur des ziplines.

Nous préférons y voir l’émergence d’un immense auteur qui refuse les artifices du cinéma contemporain. Pourquoi payer des centaines de figurants quand une femme peut surgir du hors-champ pour annoncer qu’il y a un raciste ? Oui la derrière, il y a un raciste. Puisque je vous dis qu’il y a un raciste là, je le vois de mes yeux.

De même, pourquoi s’encombrer à construire un univers cohérent quand Philippe Poutou peut apparaître par téléportation ?Pourquoi investir dans des effets spéciaux photoréalistes quand un pantalon qui disparaît avec les moyens du bord transmet déjà toute la profondeur de la lutte des classes ?

Après avoir vu ces deux œuvres, une seule certitude demeure : le Festival de Cannes n’est tout simplement pas prêt pour l’avènement du plus politique de tous les cinéastes, ou du plus cinéphile de tous les hommes politiques.


Article rédigé par : Gunther