Paris, Rome, Bangkok, Barcelone, Reykjavik…
Partout où il pose son énorme short cargo de fils de pute, sa chemise à fleurs JDGesque et ses immondes sandales-chaussettes, Kevin B. (42 ans, Arizona) fait le même constat amer : « les autochtones sont vraiment pas sympas dès qu’on visite un pays antidémocratique » (« antidémocratique » résume cette fameuse catégorie de pays où l’on ne peut pas payer en dollars). Une incompréhension totale pour ce touriste américain qui se dit pourtant « ouvert sur le monde » et a toujours « rêvé de visiter la ville de Belgique, capitale du pays de l’Europe ».
Mais force est de constater qu’à chaque destination visitée, c’est le même scénario qui se répète pour Kévin, sa femme obèse et ses deux gosses insupportables et roux qui crient partout : mais pourquoi donc les locaux soupirent, lèvent les yeux au ciel ou changent carrément de trottoir à leur approche ? Un mystère pour notre famille dont l’IMC total cumulé transformerait le bodypositif le plus tolérant en Hitler prime.
Réputation : les touristes américains les plus détestés ?
« I don’t get it, man. I’m just being friendly », explique-t-il, hurlant cette phrase à 120 décibels dans un café silencieux de Lisbonne, tout en réclamant un Coca “with ice, LOTS of ice” bien qu’il soupçonne fortement les européens de ne pas avoir de glaçons chez eux, ces derniers n’ayant pas encore découvert la technologie de la congélation.
Kevin voyage pourtant avec les meilleures intentions. Il veut découvrir les cultures, à sa manière : the American way.
C’est-à-dire en comparant chaque pays visité à son mall de Phoenix : « This street is kinda cute, but we have bigger ones at home », en appelant tous les habitants « buddy » armé de son sourire le plus hypocrite et condescendant possible, et en demandant systématiquement où se trouve le Starbucks le plus proche, même quand il se tient devant un monument classé UNESCO.
De son voyage à Kyoto, il se remémore simplement son étonnement à la vue des japonais « so quiet, these mofos are like… depressed or something » car, c’est bien connu : un silence supérieur à trois secondes et même pas interrompu par un jingle commercial de merde est un signe clinique de dépression sévère.
À Paris, il a trouvé les serveurs « rude » après avoir sifflé puis claqué des doigts pour commander un burger avec frites (des « liberty fries » et pas des « french fries« , la précision est importante) à 9h du matin et après que ces dits serveurs ne se soient pas plié en quatre comme les « low-wages positions » qu’ils sont. Pour la peine, Kevin n’a même pas donné de pourboire, et toc (il a néanmoins laissé un avis Google d’une étoile, rédigé en majuscules à l’instar d’un cassos analphabète, une fois confortablement rentré chez lui, derrière le cadre sécurisant de son écran, pour « prévenir » les autres voyageurs).
Une présence olfactive qui précède l’homme
Les incompréhensions culturelles seraient-elles donc les seules raisons de la détestation de ce gros porc de Kevin ? Pas si sûr. En effet, en plus de son ostensible gueule de paf et de son attitude de mal-baisée à toute épreuve, un autre facteur souvent négligé par Kevin n’est autre que sa propre odeur de touriste américain.
Un subtil mélange de transpiration rance, de fast-food froid et de déodorant trop optimiste quant à sa tentative de masquer le manque de douche par du sel d’aluminium. Les habitants n’identifient donc pas seulement Kevin au bruit, mais aussi à l’odeur. Une sorte de drapeau invisible de l’arrogance en surcharge pondérale qui le suit partout, notamment dans le métro des métropoles qu’il visite. « I shower every two days, that’s normal », se défend-il, tout en essuyant ses mains graisseuses surson t-shirt “USA FREEDOM TOUR ” qui n’a plus vu de machine à laver depuis l’administration Trump (premier mandat).

Le Kevin
Une culture… très personnelle
Kevin ne parle aucune langue étrangère, il n’en a pas besoin, il est américain. Il parle donc l’américain très fort, convaincu que le volume est une forme de traduction universelle dans les auberges de jeunesse aux quatre coins du globe. Il ponctue ses phrases de gestes amples, rit tout seul à ses propres blagues que personne n’a comprise à cause de son accent de plouc, coupe la parole, et explique aux habitants comment leur pays devrait fonctionner. Il se souvient par exemple de son expérience shopping « dissapointing » au Vietnam, quand il n’a pas pu trouver son shampoing favori au 7-Eleven et que lui et sa Magalax de poche (sacrée poche, deux fois la taille des Magalax européennes) ont donc du se résoudre à hurler en plein rayon pour invoquer « le manager » face à un staff ne parlant même pas leur langue de dégénérés.
Toujours victime, jamais coupable
Toutefois, ces petites mésaventures ponctuelles, à chaque étape de son périple, ne sont que des preuves de plus qui renforcent la vision que Kevin se fait du monde : un monde bien trop “ungrateful for America”.
En effet, l’idée que le problème puisse venir de lui est un concept lointain. Une réflexion inconcevable pour une cervelle transatlantique atrophiée. Cela ne traverse donc naturellement jamais son esprit : Kevin ne se voit pas du tout comme un trou de balle.
Il se voit plutôt comme un ambassadeur. Un être supérieur qui laisse derrière lui un sillage de regards admiratifs et qui, magnanime, va même jusqu’à faire don de son savoir pour enseigner aux autochtones comment vivre leurs propres traditions, comme son héros Tom Cruise devenant un meilleur samouraï que les Japonais eux-mêmes (tout le monde sait d’ailleurs très bien que Le Dernier Samouraï était un vétéran de l’armée américaine et non pas Jules Brunet, un officier français du XIXe siècle… C’est Hollywood qui l’a dit).

Prochaine destination : partout où on le détestera encore
Malgré tout, en dépit de la constante impression qu’il donne de préférer, à chaque fois, les U.SA aux autres pays qu’il visite, Kevin continue de voyager. Inlassablement. Incompréhensiblement. Comme une grosse météorite de mauvais goût en perdition, en rotation autour des cultures sans jamais en percuter une seule.
Partout où il passe, Kevin laisse la même trace : l’envie irrépressible de renforcer les contrôles aux frontières et le regret amer d’avoir permis à cette nation de gagner sa ridicule petite guerre d’indépendance il y a quelques siècles. Et pourtant, à ses yeux, rien ne cloche. Le monde est simplement mal élevé.
Il accumule les pays comme on accumule des magnets de frigo, persuadé qu’être allé quelque part équivaut à l’avoir compris, et qu’avoir compris quelque chose autorise à l’expliquer, de préférence très fort, à ceux qui y vivent depuis des générations. Il continuera donc à confondre cultures et décors, traditions et attractions. À prendre chaque froncement de sourcil pour de l’hostilité. Chaque refus pour une attaque contre la liberté. Chaque malaise pour une jalousie mal digérée face à sa supériorité imaginaire.
Une chose est sûre : où qu’il aille, Kevin ne comprend toujours pas pourquoi, inexplicablement, le monde entier semble le considérer comme un gigantesque trou de balle.
En attendant, il a déjà prévu un road trip en Europe de l’Est « before it becomes communist again ».
Article rédigé par : Claude 

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