Les soupeurs croûtenards

Paris, Gare du nord : Vous déambulez candidement au cœur de la merveille ferroviaire du 10e arrondissement. Gambadant entre allées néoclassiques modernes et façades ornées par les plus grands sculpteurs de ce monde, vous vous abandonnez à l’insouciance dans cette fière vitrine de ce que la France a de meilleur : la beauté et la propreté immaculée. Tout sourire, vous êtes même ivre de joie à l’idée de grimper dans un splendide TER, ce bijou de l’industrie française qui fait des envieux chez les industriels du monde entier. Vous voilà paré pour ce qui s’apprête à être encore un voyage réussi grâce à la SNCF qui travaille avec abnégation tous les jours pour le bien-être des voyageurs.

Mais avant de rejoindre les quais et d’entamer votre périple, vous décidez de partir vous enivrer une dernière fois des mille saveurs qui imprègnent les lieux : Vous traversez le smog nuageux de tabac des halls d’entrée, passez devant les merveilleux sandwichs à la truite fumée de votre enseigne Paul préférée pour enfin terminer votre balade des sens par un arrêt obligatoire aux toilettes de la gare et leurs majestueuses vespasiennes d’époque.

Mais alors que vous faites s’abattre la scintillante pluie ambrée dans l’urinoir, un curieux détail vous saute aux yeux : Qu’est donc cette bizarrerie au fond du sanitaire qui semble se ramollir au fur et à mesure que vous urinez dessus ? Est-ce une pastille hygiénique ? Un oiseau ? Superman ? Non, Il s’agit de toute évidence d’un crouton de pain.

Mais quel malencontreux étourdi aurait bien pu oublier son 4h à cet endroit vous dîtes-vous avant de songer à la stratégie que vous allez mettre en œuvre pour récupérer le divin met et, tel le gentleman que vous êtes, le rapporter à son propriétaire. Bien mal vous en prendrait cependant. Car ce bout de pain se trouve en fait exactement là où son propriétaire le désire. Oui, il s’agit du méfait d’un soupeur.

soupeur pain dans l'urinoir

Qu’est ce qu’un soupeur croûtenard ?

Sans le savoir, vous êtes tombé dans le traquenard tendu par le gang dit des « croûtenards », une organisation criminelle qui sévit depuis les années 70 avec pour terrain de jeu favori notre belle Gare du Nord. Ces malfaiteurs subtilisent le pipi des honnêtes gens à des fins purement crapuleuses et gustatives. Leur modus operandi est simple : glisser un morceau de pain au fond d’un urinoir en début de matinée puis le laisser à la merci de la pisse de millier de voyageurs toute la journée avant de le récupérer à la nuit tombée, une fois celui-ci bien fermenté et gonflé par les levains des sécrétions uro-génitales, pour enfin l’ingérer.

La plupart du temps, ces malfrats poussent même le vice jusqu’à se tapir dans l’ombre des toilettes pour mieux vous observer durant la miction, se rendant ainsi coupables de voyeurisme en plus de vol d’urine. Bave aux lèvres et jouissant de plaisir à la simple vue de votre pipi dégoulinant sur le bout de pain, ces déraisonnables individus sont déjà en train de savourer, dans leur esprit quelque peu perturbé, le gout qu’aura votre urée une fois en bouche.

soupeur croûtenard en train de boire ton urine

Pourquoi ce pain dans mon urinoir ?

Il parait donc tout à fait légitime de se poser la question suivante : Pourquoi gâcher le goût d’un délicieux produit tel que le pain, fleuron de l’artisanat français, en l’altérant avec du pipi, qui bien que français lui aussi, n’a absolument pas la même qualité gustative ? Pourquoi tant de perversion ?

Les motivations des soupeurs s’expliquent en fait par une volonté de repousser les standards de la gastronomie jusqu’à l’extrême. Ils vont ainsi titiller le tabou ultime en consommant le pipi interdit qui reste, encore de nos jours, une pratique très difficile à défendre socialement parlant. Un croûtenard est donc galvanisé par la découverte de nouvelles expériences pour ses papilles et, pour atteindre son but, il ne reculera devant aucune dépravation.

Mais pourquoi alors ne pas se contenter de boire sa propre urine, tout seul à la maison, plutôt que d’aller se soûler d’hectolitres de pisse de parfaits inconnus ? Le pipi serait-il plus jaune ailleurs ? Aurait-il un goût différent selon les organismes ou bien, les soupeurs ne serait-il pas tout simplement excités comme des puces de lit à l’idée de se faire prendre en flagrant délit de vol d’urine ?

Afin de répondre à toutes ces questions et de mieux cerner les étranges psychologies des soupeurs, nous avons décidé d’envoyer l’un de nos reporters le plus expérimenté, Claude (moi en l’occurrence), en totale infiltration au sein du gang des croûtenards de la Gare du Nord. Pour que le reportage soit le plus fidèle possible, il aura fallu adhérer aux coutumes de la bande et vivre comme un vrai soupeur. Ne me jugez pas d’avance et n’oubliez pas que se sacrifier pour que l’information éclate est mon devoir. Je n’ai absolument pas fait cela par plaisir ou pour étancher une curiosité morbide qui me ronge depuis que j’ai 6 ans hein, mais juste pour l’amour de la vérité.

En infiltration chez les croûtenards : témoignages de soupeurs

Il suffit de quelques clics sur le Deep Web pour rentrer en contact avec un soupeur professionnel. En me faisant passer pour un simple novice, curieux de s’essayer à la soupe pour la première fois de ma vie, j’ai facilement pu faire la rencontre d’un dénommé « Croutman ».

Croutman se présente comme un soupeur chevronné, fin connaisseur de pipi au point de s’être érigé au rang « d’œnologue de l’urine » parmi ses pairs. De surcroit, il connait sur le bout des doigts l’historique des soupeurs de Paris qu’il retranscrit sur son site « Croutenard Land », une véritable mine d’or pour les amateurs du fluide halé.

Après avoir échangé quelques clichés de nos urines respectives en messages privés, Croutman me propose de participer à la prochaine réunion tupperware organisée par le gang des croûtenards dans les sous-sols de la Gare du Nord :

Armé de mon courage, je me déplace avec ma boîte de pipi sous le manteau jusqu’au point de rendez-vous convenu :

rituels sataniques de soupeurs sous la gare du nord

– Il y a quelqu’un ? C’est ici l’amicale des soupeurs ?

– Le mot de passe, hérétique.

– ? Je sais pas moi bordel, il m’a pas donné de mot de passe dans son mail le famoso Crouteman. Laissez-moi entrer, je vous ai fait du pipi !

– C’est bon mon cher Ammoniac, laisse-le entrer il est avec moi.

– Oh, très bien grand maître Croutman. Avance dans le cercle, toi le mécréant.

– Ammoniac n’a fait que te taquiner. Nous n’avons pas de mot de passe ici, nous ne sommes pas une secte satanique chelou qui vénère une entité mystique ahah, non ici tout ce qui compte c’est le pipi. On vénère juste le pipi. Uniquement le saint pipi pour lequel nous prions et dévouons nos âmes.

– Ah oui, je vois… ça change tout héhé.

-Merci d’avoir accepté mon invitation Claude. Ton urine avait une couleur de ouf sur les photos. Tu siègeras au conseil, mais nous ne t’accordons pas encore le rang de maître. Pour cela, tu dois d’abord t’affranchir de ton identité et être baptisé d’un nouveau nom, tout comme Ammoniac et moi-même l’avons fait avant toi. Tu seras désormais prénommé « Polyurie ».

– Ah ouais, lourd.

– Va maintenant rejoindre tes nouveaux camarades. Ils attendent leur dû : ton offrande de pisse pour commencer le rite de partage initiatique. La nourriture est gratuite, nous nous relayons chaque semaine pour désigner qui est de corvée de pain.

Mais alors que je me rapprochais de mes nouveaux compagnons d’aventure, un visage familier se dessinait sous mes yeux :

– Riton ?? C’est toi ? Mais qu’est-ce que tu fous ici avec les soupeu…

– UN SOUPEUR MOI ? SÉRIEUSEMENT ? Haha alors celle-là on me l’avait pas sortie depuis loooooogtemps…

– C’est moi ducon, Claude

– Boss ? C’est… c’est pas ce que vous croyez hein haha. Je-J’étais dans le coin, j’allais prendre le train et puis j’ai vu… de la lumière, oui voilà de la lumière et puis vous savez comment ça se passe. Trop chiant la lumière et ces trucs là quand ça arrive hein ? Pas vrai ahah ?

– C’est bon, c’est bon. Mieux vaut pour nous deux que nous oublions ce qu’il vient de se passer pour les prochaines réunions au journal. Parle moins fort, je suis en mission d’infiltration pour un article sur les soupeurs de la Gare du Nord. Fais pas sauter ma couverture capiche ?

– Pas de soucis boss. D’ailleurs c’est fou parce que moi aussi j’étais en infiltration en fait. C’est ma première fois ici.

– Tiens donc Polyurie. Je vois que tu as fait la rencontre de Leptospirose. C’est un grand habitué, un de nos plus fidèle donateur d’urine, il vient ici tous les jours. Pas vrai Leptospirose, t’en a avalé toi des litrons de pisse hein ma couille ? Vous allez l’air de bien vous connaitre tous les deux ?

– Quoi ? Non, non voyons. Je n’ai jamais vu ce… Ce personnage à l’apparence physique grotesque ahah. Non mais regardez-le : si j’avais déjà vu quelqu’un avec une gueule pareille je m’en serais souvenu !

– Ah ça, je ne peux te contredire. Tu marques un point. Très bien, dans ce cas là c’est le moment parfait pour vous deux pour faire réellement connaissance et de faire entrer vos fluides en communion. Tu connais la règle n’est-ce pas ? Es-tu prêt ? Il est encore temps pour toi de renoncer si tu le désires.

– La-la règle ?? Euh oui, oui bien sûr je la connais ahah comme tout le monde voyons. Commençons, je n’ai pas peur.

– Parfait. Messieurs unissez-vous dès maintenant par les liens du pipi. Un tonnerre d’encouragement pour eux frères croûtenards svp

– LE PIPI ! LE PIPI ! LE PIPI !

– …

– Tu vas tremper ton premier crouton de pain dans l’urine de Leptospirose ici présent pour lui faire honneur. Tu dois montrer ton respect envers ses sécrétions et laisser son pipi couler dans tes veines. Il fera de même pour toi.

– Ca ira boss, essayez juste de ne pas respirer au moment d’ingurgiter. C’est toujours difficile les premières fois. Ne reniflez pas, j’ai mangé des asperges ce matin.

– Mais qui ? Qui bon sang mange des asperges aux p’tit déj ? Sur tous les pécores du monde il fallait que je tombe sur toi ptn…

Il me fallut 10 bonnes minutes pour prouver ma foi. Riton, lui, absorba mon tupperware en un temps record de 1.007 secondes, lui octroyant ainsi le record du gang et le surnom « L’outre à pisse » de la part de nos camarades hilares.

– Je suis fier de toi Polyurie. Tu es désormais digne d’intégrer la communauté de la croûte. Bientôt tu pourras participer à nos « razzias » en gare avec nous sur le terrain.

– A propos de ces fameuses razzias Croutman… Pourriez-vous m’en dire plus sur leur fonctionnement en vous rapprochant de moi et en parlant de façon distincte et à voix haute comme si vous étiez en train de vous faire enregistrer ?

– Bien entendu, j’ai désormais une confiance absolue en toi mon frère de pisse.

– Pourquoi choisir spécifiquement la Gare du Nord pour vous adonner à votre passion ?

– La Gare du Nord est le terrain de jeu rêvé pardi ! Les WC publics de la gare sont le lieu idéal car d’une part, la fréquentation extrême qui y règne permet de voir défiler des milliers de voyageurs tous les jours, venant tous de différents horizons et proposant tous des goûts de pipi divers et variés. Plus salé, plus épicé, plus liquide ou plus crémeux… c’est une véritable explosion de saveurs et de textures en bouche. D’autre part, étant donné que nous sommes à Paris, l’entretien des toilettes est tout naturellement laissé à l’abandon et nous sommes toujours sûrs de retrouver notre bout de pain là où nous lavons laissé. Certains peuvent macérer pendant des semaines entières. Imagine le régal ! Quand tu visiteras la cave, je te ferais gouter un 6 mois d’affinage que je garde pour les grandes occasions. Tu m’en diras des nouvelles.

– Oui oui une autre fois peut-être. J’imagine qu’il doit être difficile de garder le contrôle d’un lieu si convoité ? Y’a t’il des accrochages avec d’autres gangs ?

– Tous les jours. La bataille pour l’urinoir fait rage. Nous avons déjà délogé le gang des « papis croûtenards », d’anciens cambrioleurs spécialisés dans le larcin de pisse, qui avaient fait de la gare leur QG dans les années post 68. Puis nous avons du faire face à l’émergence d’autres organisations telles que la mafia russe, la French Excrétion (aussi appelée La French’) et les clodos roumaines. Plus récemment, c’est la vague migratoire de soupeurs venus d’Afrique et du Moyen Orient qui nous donne du fil à retordre, ils sont facilement reconnaissables car ils privilégient les galettes de terre ou le couscous dans l’urinoir en lieu et place du traditionnel pain français. Les plus téméraires d’entre eux se délectent directement sur place sans même ramener leur pitance à la maison. Ils n’ont plus aucun code de l’honneur, ce ne sont pas des simples soldats qui se battent pour une cause comme nous non, ce sont juste des sauvages et il n’est pas rare d’observer leurs érections à travers leur pantalons une fois leur repas terminé.

– Je vois, je vois… Ecoutez mon bon Croutman, merci pour toutes ces informations mais je dois rentrer chez moi. Je me sens un peu chose. Je pense aussi que je devrais traiter ce champignon qui me pousse sur la lèvre inférieure. Rito… Leptospirose tu rentres toi aussi ?

– Non boss vous inquiétez pas. Moi je reste encore un peu histoire de… peaufiner l’enquête. Vous en faites pas pour moi je vous assure !

– Pas de soucis mon ami, de toutes façons il se fait tard. Il est 16h30, je dois aller chercher ma fille à l’école.

– Quoi ? Mais attendez vous avez une fille ? Vous ? Vous avez une vraie vie sociale à coté de la soupe ?

– Bien entendu. Il est facile de concilier la passion de la soupe avec la vie active tant que l’on a le soutien de la famille. Tu serais étonné de savoir qui est un soupeur dans ton entourage. Ici il y a des patrons du CAC 40, des enseignants, des chirurgiens… J’ai même vu le célèbre soupeur Laurent Ruquier l’autre jour. Les croûtenards, au delà d’être une plaque tournante de la pisse, c’est surtout un lieu d’échange intellectuel.

Les soupeurs sont parmi nous

Si l’expérience chez les croûtenards fut enrichissante, je ne la pratiquerai pas de façon régulière. Je dois de toutes façon espacer les séances de quelques semaines afin de ménager mon métabolisme selon les mots de mon docteur et de ma nutritionniste.

Etre un soupeur n’est donc pas à la portée de tous et nécessite une santé de fer ainsi qu’une résistance mentale à toute épreuve. Les croûtenards sont cependant bien plus nombreux qu’on ne pourrait le penser. Ils peuvent être partout, masquant leur réelle identité le jour pour mieux gueuletonner la nuit. Qui sait ? Votre patron, vos amis voire même votre propre partenaire est potentiellement un soupeur. Vous ne verrez plus jamais votre boulanger de la même façon.

Article rédigé par : Claude