Monologue et répliques de Morsay dans la vengeance : analyse
Pendant des décennies, le rappeur Morsay avait fait de la musique son terrain de jeu. L’illustre lyriciste, fier représentant du marché aux puces de Clignancourt, dominait les charts. Il s’attirait également les louanges du public comme celles de la critique spécialisée grâce à des succès tels que les désormais cultes : « On s’en bat les couilles » et « J’ai 40 meufs et j’ai toujours la dalle« .
Mais la musique ne suffisait plus à l’artiste accompli qui rêvait d’un destin plus grand. Doté d’une détermination sans failles et, il faut le reconnaitre, d’une débrouillardise franchement inattendue, le rappeur parvint à accéder au monde du cinéma en 2011 avec ses propres moyens amateurs, pour accoucher de sa toute première œuvre filmique : Un long métrage sobrement intitulé « La Vengeance« .

Si nombreux sont ceux à s’être brûlé les ailes en sautant d’un art à l’autre, ce ne fut pas le cas de Morsay, le réalisateur, qui, avec son chef d’œuvre incontestable, nous délivra un pur tableau naturaliste puissant, une authentique fable contemporaine revisitant avec brio le thème antique de la vengeance.
En plus d’être inspiré d’une histoire vraie, le film La Vengeance n’a pas volé sa réputation : c’est une œuvre radicale, impulsive, très ancrée dans l’univers sombre du « ter-ter ». Elle est autant admirée par les cinéphiles pour sa démarche brute que décriée par le public plus novice pour ses quelques défauts techniques (cadrages et découpages parfois douteux, musique assourdissante qui rendent les dialogues inaudibles par moments et même des sous-titrages comportant de véritables fautes d’orthographe !).
Mais ne vous laissez pas rebuter par ces « défauts » qui n’en sont pas vraiment. Ils sont volontaires et assumés. Car oui, La Vengeance se veut brut, rugueux et d’aspect « carton-pâte ». Il se présente comme un « film choc sur la vraie vie de Morsay et Zehef, les Truands 2 la Galère ». Il s’agit d’un portrait autobiographique où Morsay joue son propre rôle dans une esthétique de film de rue, pas vraiment académique certes, mais très ancrée dans la culture « Shlaghetto » (terme mélangant le « Shlag » et le « Ghetto » et donnant par ailleurs son nom à l’un des personnages SDF du film).
Chaque plan est une surprise : tantôt flou, tantôt penché, souvent hors-champ, mais c’est là tout le génie de Morsay. Il refuse le cadrage académique bourgeois pour nous offrir un cinéma viscéral, libéré du carcan de la mise au point. Morsay ne « joue » pas Morsay. Il documente Morsay. Il est Morsay en puissance absolue.
Mais il n’y en a pas que pour Morsay dans La Vengeance. Généreux, le réalisateur fait également la part belle à son frère, qui endosse le rôle de Zehef et livre une palette de performances alternant entre le regard « bien énervé » et le regard « très énervé ».
Entrons désormais dans le vif du sujet, dans ce qui a vraiment fait la réputation du film des deux frangins : La narration haletante et ses dialogues magistraux, désormais inscrits au panthéon du septième art. Une prouesse remarquable quand on sait que ces dialogues ont tous été improvisés à la dernière minute face à la caméra ! Manque criant de préparation ou simple génie ?
Aujourd’hui, ClodoNews revient sur la scène la plus culte et le dialogue le plus mythique du film « La Vengeance » pour une analyse filmique des plus détaillée :
Un monologue qui fait trace dans l’histoire du 7ème art :
Citons la célèbre scène du monologue de Morsay, climax émotionnel du film :
– J’ai jamais demandé rien à personne mon pote !
Eh oublie pas hein : J’suis un bonhomme.
Moi quand j’vais au centre commercial j’te dis « Péta« , je PÉTA j’demande rien à personne.
Maintenant je vais te dire un truc Zehef :
Tu crois que t’es le plus fort, tu crois que t’es le plus beau…
T’aides l’État à s’enrichir, à ce pays de racistes là tu le fais monter son drapeau comme une star.
Aujourd’hui si y’à tout ça là, c’est grâce à des mecs cons comme toi qui bossent pout l’État.
J’bosse pas. Ouais je touche le RSA et en plus c’est TOI mon pote qui va payer pour MOI.
J’vous baise ! De « A » à « Z ».
Moi l’alphabet j’la connais ptet pas mais la lettre « A » et la « Z » je m’en rappellerai à vie.
J’vais te dire un truc moi, Zehef, j’parle plus qu’avec des clochards qu’avec des milliardaires.
Damn (?) certes si tu parles qu’avec des milliardaires et tu traines qu’avec des mecs qui z’ont de l’oseille et qu’ils sont cotés à l’Argus, c’est bien pour toi.
Moi, je m’en bat les couilles. J’préfère avoir des potes clochards ouais, que des potes milliardaires. D’accord ?
Moi j’suis un mec pas aisé, certes… Mais je vis bien et j’suis fier. D’accord ?
Et mais moi, j’donne pas mes fesses moi pour ce drapeau de merde, pour ce drapeau de racistes.
Alors je vais te dire un truc Zehef : Apprend déjà et, après, parle avec moi. D’accord ?
Moi j’suis un mec de la pauvreté. On a un grand-père elle est mort pour ce drapeau et ma grand-mère et ma mère elles ont rien eu. D’accord ? Pas leur part de gâteau. D’accord ?
Aujourd’hui toi tu m’oses dire « Va travailler » ?
Moi mon père il a travaillé toute sa vie, il a attrapé un cancer à 50 ans.
Et aujourd’hui je gagne quoi ?
Mon père il a construit la France et nous on est des locataires. D’accord ?
Alors moi ce pays J’LE BAISE comme Scarface ! Même si je crois pas à lui !
Et… Fffft (postillon) maintenant : Je m’en bat les couilles. D’accord ?
Et moi j’te dis : j’ai jamais demandé à personne qui quoique ce soit et c’est pas aujourd’hui que je vais baisser mon froc. D’accord ?
J’suis un bonhomme et j’suis un algérien et j’suis fier de l’être. Alors me fais pas la morale s’teuplait. D’accord ?
Moi les keufs ils m’ont baisé, ils m’ont mis en prison pour rien et c’est pas ma faute que toi t’as été en prison. D’accord ? C’est d’la faute à l’État.
Donc je la baise moi l’État et tu me dis pas « Non ! Baise pas l’État !« . Est-ce que c’est clair ? Met-le toi bien ça dans ton p’tit crâne mou. OK ?
T’as plus rien à dire hein ? Hein j’ai gagné hein ? J’ai gagné ? T’as plus rien à dire là. T’as plus de mots. Blablablablabla tout à l’heure tu parlais nanana [inintelligible]
– On parlera plus tard Morsay. Fais attention à toi.
A travers ce passage d’une force poétique rare, Morsay hurle sa douleur, sa rage, sa vision du monde et ce, avec une technique de diction si disruptive qu’elle ferait pâlir de honte les plus studieux élèves de la Comédie-Française.
Concentrons-nous sur les répliques les plus cinglantes et procédons maintenant à une analyse sémiotique, politique et existentielle de ce monologue de Morsay devenu culte :
I. Le cri du sujet marginalisé : refus de la dette symbolique
« J’ai jamais demandé rien à personne mon pote !«
Dès l’introduction, Morsay construit un sujet souverain, détaché de toute forme de contrat social. Le refus de la dette (ici symbolisée par le verbe « demander ») devient un geste politique. Nous sommes face à un acte d’auto-engendrement existentiel : Morsay s’auto-proclame, il naît de lui-même, il se libère de l’obligation néolibérale du concept de gratitude.
C’est l’homme sartrien en pure liberté : jeté dans le monde sans l’avoir demandé, mais bien décidé à en redéfinir les règles.
II. La morale de l’action directe : praxis et prédation
« Moi quand j’vais au centre commercial j’te dis ‘Péta’, je PÉTA, j’demande rien à personne.«
Morsay n’est pas esclave de la consommation, il est dans la réappropriation des moyens de production par le moyen de la violence. L’intriguant terme de « pé-tage » n’est pas synonyme de simple vol : c’est en fait un acte révolutionnaire, une expropriation par l’action individuelle.
On pense ici à Proudhon, pour qui la propriété est le vol, et donc, par renversement dialectique, le vol devient droit.
III. L’attaque du travail comme mythe bourgeois
« Tu crois que t’es le plus fort, tu crois que t’es le plus beau… »
« T’aides l’État à s’enrichir, à ce pays de racistes là tu le fais monter son drapeau comme une star. »
Morsay déconstruit ici le mythe du travail méritocratique. Il pointe le rôle aliénant du French Dreamer dans le capitalisme d’État. Face à lui, Zehef est dépeint comme un collaborateur, conscient ou non (probablement pas), de la machine oppressive. Il est la parfaite représentation de « l’idiot utile« , se croyant beau (alors que seul Morsay incarne « le beau ») et qui, de plus, soutient un système éminemment raciste par ses efforts productifs.
Le drapeau, symbolique de la nation, est ici comparé à une « star ». Volonté de l’auteur dénoncer une certaine fétichisation du pouvoir ? D’inculper le narcissisme d’un État qui veut qu’on le célèbre pendant qu’il exploite ses sujets ? En définitive, les intentions de Morsay sont claires : Déchirer le voile républicain, mettre à nu le fantasme national.
IV. Le RSA comme redistribution révolutionnaire
« J’bosse pas. Ouais je touche le RSA et en plus c’est TOI mon pote qui va payer pour MOI. »
« J’vous baise ! De ‘A’ à ‘Z’. »
Durant ce passage, Morsay délivre un sommet de revendication sociale. Le RSA, ici, devient revenu de réparation historique, outil d’une vengeance postcoloniale. Morsay s’inscrit dans une économie du parasitisme totalement assumée : il refuse le rôle de la fourmi et va jusqu’à se glorifier d’être la cigale subventionnée, sans la moindre once de vergogne. Cela force l’admiration.
La lettre « A » et la « Z » ? Une métaphore alphabétique de la domination totale, une provocation balancée à son interlocuteur Zehef mais pas seulement, c’est également un pied de nez grammatical à destination du système dans sa généralité : même sans maîtriser l’alphabet, Morsay conquiert ce dit système.
V. Clochards vs milliardaires : une anthropologie de l’amitié
« J’parle plus qu’avec des clochards qu’avec des milliardaires. »
« J’préfère avoir des potes clochards ouais, que des potes milliardaires. D’accord ? »
« si tu parles qu’avec des milliardaires et tu traines qu’avec des mecs qui z’ont de l’oseille et qu’ils sont cotés à l’Argus, c’est bien pour toi. »
Morsay rend ici un véritable hommage à la clodosphère et renverse les hiérarchies sociales pour le plus grand bonheur de la rédac’. Le courageux réalisateur valorise la communauté des déchus, non pas par misérabilisme comme certains auteurs auraient pu le faire, mais bien comme renforcement d’une contre-société de la dignité.
Morsay le sait, il a la vision que votre journal préféré partage également : le clochard est le dernier homme libre, non assujetti. Il ne se soumet ni à la Bourse de Wall Street ni même à l’Argus, qui pourtant détient le plus célèbre et plus respecté système de cotation des véhicules d’occasion. Si l’analogie entre l’oseille et une cotation à l’Argus peut sembler étrange au cinéphile lors du premier visionnage, elle en fait pleine de sens et lourde de symbolique : l’individu amassant la richesse est ici vu comme un simple produit, un vulgaire véhicule vers l’ascension sociale qui s’use cependant à chaque euro engrangé. Pour Morsay, plus votre compte en banque se remplit, plus votre cotation à l’Argus augmente également mais, dans le même temps, plus votre âme se corromps et perd de sa valeur jusqu’à l’inéluctable fin : la perte de son « soi » intérieur.
VI. Le corps sacrifié et le gâteau jamais partagé
« Moi j’suis un mec pas aisé, certes… Mais je vis bien et j’suis fier. »
« Mon père il a travaillé toute sa vie, il a attrapé un cancer à 50 ans. »
« On a un grand-père elle est mort pour ce drapeau«
« Et aujourd’hui je gagne quoi ? »
« Mon père il a construit la France et nous on est des locataires. »
La figure du père ici devient le Christ ouvrier moderne. Il a « construit la France », mais n’en possède rien. Morsay rappelle intelligemment que la République s’est bâtie sur le dos de ceux qui n’en tirent aucun dividende et que cette même République n’existait d’ailleurs absolument pas avant la première vague d’immigration algérienne il y a quelques décennies, c’est bien connu.
D’un revers de la main, Morsay tout-puissant balaye des siècles d’Histoire française. Il n’a cure de cet héritage tant que celui-ci ne permet pas le partage du « gâteau », métaphore marxiste d’une richesse concentrée, d’un festin auquel Morsay et son papa ne sont jamais conviés.
Notons également la surprenante utilisation du genre féminin pour qualifier les actes de bravoure du grand-père de Morsay : « Elle est mort pour ce drapeau« . Morsay fait ici fourcher la langue française pour exprimer son irrespect envers les enseignements de l’école de la République et, par extension, son rejet de toutes règles, même les plus basiques de communication.
VII. Le nationalisme inversé : subversion identitaire
« J’suis un bonhomme et j’suis un algérien et j’suis fier de l’être. »
« Moi j’donne pas mes fesses moi pour ce drapeau de merde. »
C’est ici une évidente réappropriation de l’identité diasporique contre l’injonction à l’intégration. Être un « bonhomme » n’est pas une question d’allégeance à un drapeau, mais, dans le cœur d’un vrai Truand 2 La Galère, de loyauté à ses racines, à sa famille, à sa galère.
Le refus de « donner ses fesses » est une métaphore corporelle radicale du refus de se soumettre à l’État, à la République, au fantasme de l’assimilation par le biais d’une sodomie tout aussi métaphorique que financière.
VIII. L’explosion finale : triomphe du chaos rhétorique
« Alors moi ce pays J’LE BAISE comme Scarface ! Même si je crois pas à lui ! »
« Et moi j’te dis : j’ai jamais demandé à personne qui quoique ce soit… »
« T’as plus rien à dire hein ? Hein j’ai gagné hein ? »
Le climax de ce monologue n’est pas une conclusion mais une détonation dans l’oreille du spectateur. Morsay embrasse la figure du héros tragique, violent, incohérent, postillonnant… Mais vrai, sincère, et brûlant d’une colère ardente et sincère.
La référence à Scarface ? Une figure mythifiée du gangster immigrant, mais aussitôt rejetée : « Même si je crois pas à lui« . On ne l’a lui fait pas comme ça à Morsay qui, lui, est un Scarface lucide : il refuse jusqu’à ses propres modèles, dans un nihilisme effrayant qui rejoint les grandes œuvres de Dostoïevski dont on ressent clairement les influences artistiques dans ce long métrage de « La Vengeance ».
Au final, Morsay semble lui-même étonné de sa propre performance. Il parait presque incrédule face à sa victoire fratricide : « Hein j’ai gagné hein ?« . Il ne peut s’empêcher de se questionner comme si il tenait à se convaincre lui-même et se rassurer sur ses convictions. L’intention de l’auteur est claire : montrer une légère faille dans l’assurance du héro. Les protagonistes invincibles ne font frissonner personne. En exposant ses propres doutes existentiels, Morsay sait que le spectateur lambda pourra s’identifier plus facilement à lui. Et qui ne voudrait pas s’identifier à une figure héroïque comme celle de Morsay ?
IX. Passivité et résignation : défaite totale de Zehef
« On parlera plus tard Morsay. Fais attention à toi. »
Sa sachant vaincu à plate couture sur le plan rhétorique, Zehef ne peut que difficilement sauver l’honneur en rassemblant quelques mots sans grande conviction face au génie d’un Morsay à l’apogée de son art.
Si certains observateurs affirment que le personnage de Zehef a volontairement été rendu « débile léger« , et amputé de son charisme de façon artificielle en vue de renforcer la supériorité du personnage de Morsay (selon la volonté du réalisateur lui-même, n’étant autre que Morsay d’ailleurs), nous pensons plutôt que la passivité de Zehef n’est qu’une réaction tout à fait naturelle face à l’humiliation verbale prodiguée par Morsay.
Son adversaire est tout simplement trop fort. Il est au dessus. Zehef le sait très bien et ne peut se résigner qu’à un aveu d’impuissance sous forme d’une menace à peine déguisée : « Fais attention à toi« … Quoique cela veuille dire.

Un exemple à montrer dans les écoles de cinéma
Comme nous avons pu le constater par l’analyse des meilleurs dialogues du film, La Vengeance est une œuvre kaléidoscopique où chaque dialogue semble échapper volontairement aux conventions du cinéma dominant.
Le micro saturé n’est rien d’autre qu’une forme moderne de distanciation brechtienne, une violence sonore qui vient heurter le spectateur embourgeoisé dans ses certitudes acoustiques. Les envolées lyriques nous rappellent que le 7e art ne se résume pas qu’à la technique et encore moins au bon goût, mais à l’urgence de dire, de crier et d’exprimer ses opinions politiques (quelles qu’elles soient) par la voix plutôt que par impression graphique sur un t-shirt bon marché.

En conclusion, Morsay, par son œuvre-pivot, ne nous offre pas qu’un film. Il nous lègue un manifeste poing levé où chaque insulte sur les mères, et sur les grand-mères, et sur les arrières grand-mères, sont jetées au ciel tel un javelot lyrique s’abattant contre l’ordre établi.
Article rédigé par : Gunther 










Il a tro rezon a mord wlh sblh tkt ak47 chossett niksamer en nuizett
wlh dis bien
La vengeance est un plat qui se mange tout de suite.
Comme l’a un jour dit un grand penseur chauve de notre ère : « Je préfère qu’on me tue avec mon honneur plutôt qu’on me déshabille avec mon desnoseur »
Nos représentants de marchés aux puces ont du talent !
L’élite de la nation
Putain j’avais 17 ans quand j’ai vu ce film pour la première fois, je pensais devenir quelqu’un et me voilà pour boucler sur le fofo au rsa bordel de merde
Grandir c’est réaliser que Morsay avait raison